IMPRESSIONS D'ARTISTES N° 52, Paris - Tunis 2007
Impressions D’Artistes 05/07 N° 52 Paris - Tunis
Mustapha Chelbi
BRIGITTE THONHAUSER-MERK
l’unité dans la diversité
Brigitte Thonhauser-Merk n’est pas la femme d’une peinture, mais de toutes les peintures. Artiste multidimensionnelle aux écritures multiples, elle n’hésite pas à orienter son regard vers tout ce qui l’interpelle. Tantôt gestuelle ou conceptuelle, tantôt réaliste ou cubiste, elle ne se laisse embrigader par aucune tendance. Elle sait que la liberté est le bien le plus précieux pour tout individu qui veut découvrir la totalité de son être. Dans ses aquarelles, ses huiles, ses acryliques, ses collages et ses dessins elle est à la fois différente et identique à elle-même. Elle est un vrai caméléon : n’est-ce pas là d’ailleurs la plus grande vertu du peintre que celle qui consiste à s’adapter à tous les terrains ? Elle vit la peinture sur tous les tableaux : « Mon énergie est probablement due au grand silence qui a suivi mes premières peintures… Silence qui a duré trente ans ! Trente ans durant lesquels je me suis consacrée à ma famille et à l’éducation de mes enfants. Quand j’ai repris la peinture, j’avais l’impression que je devais récupérer pour ainsi dire « le temps perdu »… J’ai voulu rattraper ce que je ressentais comme un immense retard. C’est pourquoi je me suis jetée dans l’arène en assumant toutes les techniques et toutes les tendances afin de combler le vide qui s’est ouvert en moi. Avec chaque technique, un nouveau monde s’ouvrait devant moi. J’ai découvert des sujets différents à travers de nombreuses techniques. Je me suis inspirée de mon vécu, de mon entourage, de mes voyages, de mon environnement… J’ai toujours été fascinée par le nouveau ».
Brigitte Thonhauser-Merk a voulu récupérer le temps perdu pour la peinture en s’initiant à toutes les techniques et à toutes les tendances. Ayant souffert d’une absence de liaison avec la toile pendant trente années, elle a redoublé d’efforts une fois qu’elle a repris possession de son atelier. Elle est entrée en peinture avec la volonté et le désir de vivre sa passion artistique pleinement et sans aucune frontière, ni limite. Elle a réalisé son unité dans la diversité : « Cette diversité fascinante m’a orientée, dès le début, vers toutes les techniques. Dans ma jeunesse, je me sentais limitée ; une fois mûre, j’ai pris la décision d’être libre afin d’explorer toutes les possibilités de création offertes par la peinture. Je peux maintenant analyser en profondeur tout ce que je peux faire avec chaque élément. C’est un monde merveilleux qui s’ouvre à moi d’une technique à une autre et d’une matière à une autre. J’apprends moi-même et par moi-même ce que je dois faire à partir de ce que je fais. Je suis, en quelque sorte, l’origine et le but de mon propre discours. En travaillant sur telle ou telle technique, je tire des leçons pour améliorer mon travail sur les autres techniques. Le même sujet traité différemment offre des perspectives de recherches plastiques imprévues et insoupçonnées préalablement. Je ne suis pas arrivée au bout de l’élan créatif fabuleux que j’ai volontairement provoqué ».
Dans ses compositions florales en aquarelle, elle présente un travail raffiné et délicat s’organisant en bouquets exubérants… Elle offre un feu d’artifices de couleurs, de tons, de nuances et presque de parfums. La fragilité et la précarité de la fleur sont effacées pour proposer des bouquets d’une force incroyable. Avec Thonhause-Merkr, les fleurs ne sont plus périssables.
Dans ses peintures à l’huile, Thonhauser-Merk chante avec tendresse la poésie des paysages d’Autriche à l’aide d’un travail bien charpenté, bien structuré. Les jardins se déploient avec noblesse, les églises s’élèvent vers le ciel humblement et les vignobles s’étalent sensuellement… On a envie de plonger dans ses tableaux pour se retrouver dans une des belles avenues de Vienne.
Dans ses collages, Thonhauser-Merk est très moderne. Proches de Braque et Picasso, ses constructions cubistes s’imposent comme un créateur capable de donner à la réalité un supplément d’âme. Elle a le pouvoir d’aller à l’essentiel et ne supporte pas de rester à la surface des choses. Ses personnages surréels attestent de sa capacité à dominer les flots tumultueux de l’imaginaire.
En acrylique, elle se place entre le rêve et la réalité. Posture inconfortable qui l’oblige à assumer les deux extrêmes de l’être. Elle compose avec grâce un espace double : celui qui est et celui qui n’est pas. Elle pose, dépose, transpose, compose, décompose, recompose, forme, déforme et transforme.
Avec ses craies à l’huile, elle est expressionniste, tragiquement expressionniste… Hundertwasser et Klimt ne sont pas loin de ses visions oniriques. Elle arrive à toucher la douleur d’exister, elle qui ne peint que pour exprimer la joie de vivre : « En même temps que la peinture me permet de m’exprimer librement, elle m’impose également des contraintes. Chaque technique renferme des possibilités formidables d’expression et en même temps des limites. Beaucoup pensent par exemple, à tort, que l’aquarelle est un art facile. L’aquarelle est un art difficile qui, à travers son exercice, m’a permis de maîtriser le hasard. Par contre j’ai appris la patience avec l’huile. Le destin de la toile se réalise lentement avec l’huile. Je trouve fascinant le fait de transférer et d’adapter le fruit d’une expérience à une autre expérience. L’huile supporte le repentir et l’aquarelle pas. L’acrylique est une excellente synthèse entre l’aquarelle et l’huile ».
De Don Quichotte à Jésus, elle donne la parole à une humanité blessée… La toile souffre et la craie pleure… Réceptacle de l’angoisse universelle, Thonhauser-Merk devient le chantre de la désespérance… et de sa détresse renaît l’espoir.
Tantôt gestuelle jusqu’à l’effacement des formes et tantôt figurative avec la précision du géomètre, elle explore sans complexe l’espace pictural avec le terrible désir de se connaître en même temps qu’elle veut connaître le mystère de la peinture. La toile devient alors un miroir magique lui renvoyant ses identités multiples.
Riche de ses personnalités diverses, Thonhauser-Merk avance en conquérante sachant que la victoire lui est assurée. Sérieuse avec la peinture et néanmoins pleine d’amour et d’humour face à la vie elle met en garde : « Je change tout le temps… Faites attention à ce que vous regardez… En observant bien mon jardin, j’ai appris beaucoup de choses… Même les mauvaises plantes m’ont donné des leçons de vie… Entre toutes les actions que nous entreprenons, et même les actions les plus contradictoires, il y a un dénominateur commun… Il faut parfois une vie entière pour comprendre que derrière la diversité de nos comportements et engagements, il y a une unité fondatrice. J’adhère à la parole d’Evangile qui incite le croyant à s’accrocher à Dieu afin de porter des fruits. Il m’arrive de me sentir proche de Dieu de par ma dimension de créateur. Mon œuvre s’articule en une géométrie précise réalisée entièrement à la main et sans aucun instrument. Je ne supporte pas la moindre faute de perspective. Tout ce que je crée provient de grandes tensions. Il n’y a que cette façon de peindre qui me permet de me dépasser. Seule l’œuvre d’art nous permet de triompher du chaos en mettant en évidence la beauté du monde ».
Chaque technique que vit Thonhauser-Merk la fascine et cela se voit au résultat de ce qu’elle crée. Dans l’engagement artistique il y a deux types de peintres et pas davantage. Il y a l’artiste plasticien qui passe sa vie à creuser au même endroit avec les mêmes ingrédients et le même style (la même gaine et la même rengaine selon la belle formule de Jacques Bouyssou) dont l’archétype est Bernard Buffet, et il y a la race des peintres explorateurs qui passent d’une technique à une autre et qui sont dévorés par le besoin d’aller sans cesse vers le nouveau et dont l’archétype est Dali. Où donc placer Thonhauser-Merk ? La peinture a le pouvoir de faire parler le mur et devient, en quelque sorte, le miroir de l’âme : l’âme du peintre qui l’a réalisée et l’âme du spectateur qui la regarde.
Peut-être que ce miracle revient au fait que le peintre peint avec nos yeux et qu’il n’a plus vocation d’être lui-même mais l’ensemble des autres : « Etre moi-même ? Comment puis-je être moi-même, unique et inchangeable, alors que je porte en moi tous les autres, toutes les différences, tous les courants et toutes les sensibilités ? Si je pratique de nombreuses techniques et diverses langues, cela ne veut pas dire que je cesse d’être moi-même. Ce qu’il y a de commun entre toutes les techniques que je pratique est révélé lorsqu’on s’élève vers un degré supérieur de lecture et d’analyse. Ce que je veux exprimer, ce n’est pas seulement une impression visuelle, passagère, et éphémère, mais un état d’âme permanent et éternel face à la diversité des émotions qui nous traversent. La beauté est dans la nature. Je la retravaille à ma façon afin qu’on la retrouve en peinture. Je ne suis pas un photographe. Je ne prends pas la réalité telle qu’elle est. J’interprète, je transforme, je déforme… il me faut aller au-delà de l’effet photographique. En tant que peintre je suis appelée à représenter et non pas à reproduire le réel ; sinon quelle différence entre une photographie et un tableau du même bouquet de fleurs ? Dans la peinture, il y a la personnalité du peintre qui se projette dans le sujet… Nous autres peintres avons plusieurs yeux, tandis que le photographe ne saisit la réalité que par un seul œil. Je n’ai pas que deux yeux : j’ai un nombre incroyable d’yeux et c’est précisément ce secret qui me permet de renouveler mon regard chaque jour. Je pense qu’il y a un réel danger à n’avoir qu’un seul style… Il y a des peintres qui passent leur vie à peindre de la même façon le même sujet… Ils se répètent jusqu’à se lasser et lasser le public. Ce n’est pas la peine de s’engager en peinture si l’on n’est pas capable d’aller au-delà de soi ».
Malgré tous les changements et toutes les métamorphoses, Thonhauser-Merk est toujours la même… Comment réussit-elle l’incroyable challenge à garder son identité en pariant pour la diversité ? A cela elle répond avec sérénité et une pointe d’humour : « Chaque personnalité jouit de plusieurs facettes. On a plusieurs moi en soi. Il faut être capable d’explorer toutes ses dimensions. Parfois, si une lumière vient éclairer telle facette de ma personnalité, je m’éveille classique et dans telle autre situation je serais avant-gardiste. Je dépends également du regard avec lequel le spectateur lui-même me regarde et regarde ma peinture. Ma façon de peindre change selon divers paramètres et situations. Il faut vivre sa peinture avec intensité pour découvrir ce qu’il y a dedans et arriver, au moment de sa transmission aux autres, à lui donner une dimension telle que chacun s’y reconnaîtra. La peinture est vivante. C’est comme si on vivait avec quelqu’un. Plus on vit avec un tableau et plus il nous parle. On ne peut pas regarder une toile rapidement. On doit prendre le temps de vivre avec le tableau sinon on passe à côté de l’essentiel ;
La peinture est une thérapie saine : elle donne aux gens le goût de la vie en leur enseignant l’importance du regard. De même que les roses de mon jardin que je plante d’année en année ne sont jamais les mêmes, de même les tableaux que je peins ne sont pas semblables les uns aux autres. J’en tire la conclusion que les leçons de la nature sont identiques aux leçons de la peinture : ce sont les leçons de la vie ! ».
En même temps qu’elle change de technique, Thonhauser change de style, d’écriture et d’orientation… Diverses postures enrichissantes l’aidant à s’accomplir librement et sans aucun complexe. Quel est donc le secret de cette mouvance ? Elle s’en explique le plus sincèrement du monde : « Le développement artistique se développe à l’image du développement de la vie… C’est toujours de ma vie qu’il est question et mieux encore de toutes les vies qui sont véhiculées par ma vie que je vais vers la toile en agissant et réagissant selon l’humeur, les circonstances, les situations et les contingences… En adoptant de nombreuses techniques, j’avance sur plusieurs fronts élargissant ainsi le territoire de mon combat. J’obtiens des résultats divers qui finissent par fédérer au sein d’une même énergie : la mienne. J’apprends de moi-même des choses différentes pour construire un univers nouveau sur une base ancienne que j’ai reçue en héritage et que je ne peux éluder. On sera surpris d’apprendre que pour réaliser des toiles abstraites, la source de mon inspiration peut se trouver dans mes œuvres informelles ; C’est bien la preuve que l’univers pictural n’a pas de frontières, sauf pour les esprits étroits. Combien de choses faut-il laisser mourir en soi pour faire vivre l’œuvre d’art ? A combien de choses faut-il renoncer pour mériter le bonheur ? Qu’est-ce qu’il faut laisser vivre pour ne pas tuer l’œuvre d’art ? Depuis ma plus tendre enfance, je ne cesse de me poser ces mêmes questions. Travailler a toujours été la seule réponse. Aller à l’essentiel est le but de ma conception de l’art. J’ai toujours aimé, de la même façon et avec la même force, les formes régulières et géométriques et les formes irrégulières et sauvages. Je veux me libérer de toutes les influences. Je veux, par mon art, dégager l’image du stress médiatique. Rêve impossible lorsqu’on constate au quotidien la dictature des media sur les esprits. Je veux relever le défi et simplifier le langage de l’image afin de procurer le repos au public. Je veux que le spectateur se promène sereinement dans mon espace pictural ; car en même temps que je me libère, je veux libérer le public ».
L’homme est un animal qui a besoin d’un maître, d’un maître spirituel. La transmission de la connaissance de génération à génération passe par le cycle initiatique de maître à disciple. Toutefois le vrai maître est celui qui donne à son disciple entière liberté et le vrai disciple est celui qui ne reconnaît pour seul et unique maître que la vie. C’est le cas de Thonhauser-Merk qui applique avec ferveur les leçons de la nature dans sa peinture. Quand j’évoque les leçons de la nature, je ne veux pas parler d’une attitude passive et contemplative devant la beauté des paysages. Parler de cette façon provoquerait un réel malentendu avec l’expérience de Thonhauser-Merk. Je parle de la nature dans sa force, dans sa faiblesse, dans son énergie, dans son exubérance, dans son silence, dans sa fertilité, dans son désert, dans sa présence, dans son absence, dans sa vie et dans sa mort. C’est d’ailleurs ce qu’affirme Descartes lorsqu’il dit : « Au lieu de la philosophie qu’on enseigne dans les écoles, on peut trouver dans la vie la force du feu, de la terre, de l’air, des astres, des cieux et de tous les corps qui nous environnent… car le premier bien c’est la vie ». C’est donc à partir de l’amour de la vie que doit émerger l’idée de beau et la nécessité de transmettre cette révélation aux autres afin de protéger l’espèce humaine de la destruction et du chaos. C’est cette noble mission que s’assigne Thonhauser-Merk dans son engagement artistique : « Je suis souvent tentée d’échapper à la simple reproduction de la réalité afin d’atteindre la vérité de la peinture. C’est surtout au moment où je prends le courage et la liberté de changer les couleurs qui sont dans la réalité que s’ouvre devant moi la sublime porte du rêve. Ce sont ces touches surréelles qui m’ouvrent vers ma symphonie picturale. C’est à ce moment-là que je m’encourage à aller à la conquête de nouveaux horizons.
En un mot, je suis très visuelle. Tout ce que je fais dépend de ce que j’ai vu et de ce que mon regard a évalué. Quand j’entre dans une chambre d’hôtel et que la couleur des murs ne me plait pas, j’en suis réellement affectée. Partout où je promène mon regard, je cherche des lignes, des formes, des couleurs des volumes, des visages… je n’existe que par l’exercice vigilant de mon regard. C’est cela même qui me donne envie de me dépasser. Je fais beaucoup de croquis, de dessins, d’esquisses qui me servent de base pour faire des aquarelles, des huiles et des acryliques. Parfois il m’arrive de peindre une aquarelle, de la découper en morceaux, puis de la rassembler autrement ; c’est alors que de nouvelles lignes apparaissent à partir des anciens tracés. Il en résulte un ensemble informel jaillissant d’éléments formels.
Il y a beaucoup de choses qui me travaillent depuis longtemps. Il m’arrive de garder en mémoire pendant des années tel ou tel sujet… Puis un jour l’objet de mon désir s’impose, je me rends à l’évidence de sa nécessité et c’est l’accouchement de l’œuvre dans l’urgence de la conception. Nos tableaux sont comme nos enfants… on ne peut se résoudre à la séparation… Trop d’amour peut tuer l’amour. Il faut savoir s’arrêter à temps. J’ai pris l’habitude de m’arrêter juste avant que la toile soit finie... je la laisse se reposer de moi et je me laisse me reposer d’elle. Je la revois le lendemain avec des yeux neufs. Je vois tout de suite ce qui manque pour achever le poème. Lorsqu’on est emporté par l’envie de faire trop, on gâche la toile. La peinture c’est de l’émotion, mais c’est aussi beaucoup de travail. L’ambiance de l’atelier me protège de la fatigue, de l’ennui et de la routine. Je suis sans cesse portée, malgré moi, par l’élan créatif. J’aime travailler en musique. Je me coupe du monde pour me consacrer entièrement à ma peinture. Je veux atteindre la perfection en peinture. Ce qui vaut la peine d’être fait, vaut la peine d’être bien fait.
Je reconnais que mon œuvre va dans tous les sens. Beaucoup de mes proches me recommandent de me limiter à un style… Est-ce ma faute si je suis capable de parler plusieurs langues ? Je ne comprends pas pourquoi certains esprits rétrogrades s’entêtent à vouloir imposer une vision réductrice de l’art. Je revendique mon droit à la différence et mon refus d’être le perroquet de moi-même ».
On peut interroger, à juste titre, des orientations prises par Thonhauser-Merk dans l’édification de ses univers picturaux et d’être désemparé quant à la voie à suivre pour rencontrer, chemin faisant, notre artiste aux identités multiples. La réponse est simple : « tous les chemins mènent à Thonhauser-Merk : « Il m’est difficile de vous dire quel chemin on doit emprunter pour me trouver dans la mesure où moi-même je ne m’interdis aucune route ni aucune autoroute pour avoir accès au champ pictural. Ceci étant dit mon œuvre n’est pas finie et je n’ai pas dit mon dernier mot. Je m’offre les possibilités de vivre ma passion en aquarelle, acrylique, peinture à l’huile, dessins, lithographie, sculptures, peinture sur soie… Et je suis prête à vivre d’autres aventures plastiques ; car ma démarche reste cohérente. Je suis plurielle et ne me disperse point. Je veux donner le meilleur de moi-même à l’autre ».
Héritière de plusieurs successions, Thonhauser-Merk porte en elle la mémoire de plusieurs mondes. Ce qui compte à ses yeux c’est de capter les nombreuses réalités qui se cachent derrière la réalité. Le visible ne doit pas être un rideau de fer mais une maison commune pleine d’amour, d’humanité et d’hospitalité. A l’image de l’Europe, Thonhauser-Merk célèbre toutes les humanités et invite « les peuples des cités lointaines » à chanter avec elle, sur la toile, l’hymne à la joie ». Valery a raison de dire que l’Europe est réellement le cœur du monde. Le comprendra-t-on enfin ? En Europe et hors d’Europe ? Que l’humanité sans humanisme ne peut avoir d’avenir ? Voilà le sens du combat pictural de Thonhauser : « Il faut bien s’imprégner de tous les humanismes avant de peindre. Il faut aussi aimer pleinement la nature avant de se mettre à peindre. Il faut se mettre à genoux devant le chevalet. Il faut dépasser le stade du copiage et donner à voir une peinture habitée par nos rêves d’hommes. C’est cet idéal qui est un tremplin pour aller vers soi et vers l’autre. Oui de cette façon on sera capable de déformer, de décomposer et de défigurer. Seul celui qui est capable de (se) détruire sera capable de (se) reconstruire. Celui qui meurt dans l’amour vaut mieux que celui qui vit sans amour ; Il faut être capable de faire du nouveau à partir de l’ancien. Je suis convaincue que tout artiste est proche de Dieu car c’est un créateur. L’homme est le seul animal capable de créer. La création sublime l’homme et lui permet de triompher du chaos.
J’ai choisi de me situer dans l’intensité de vie que me procure la peinture et je n’envisage pas ma vie autrement. Je suis heureuse d’avoir le mari que j’ai qui partage mes convictions et qui m’encourage à aller le plus loin possible dans l’exploration de mes virtualités. Malgré mon enthousiasme, il y a des choses qui m’arrêtent et cela m’accable. En effet, cela me désole de ne pouvoir peindre la vérité, la liberté et l’amour. Je sais que cela ne se peint pas car, par définition, la peinture est liberté, vérité, beauté et amour. Néanmoins, lorsqu’on veut asservir la peinture, on ne peut plus s’en servir… Elle devient comme un instrument à cordes, il ne sort aucun son… Au contraire, lorsqu’on sert l’art avec sincérité, on peut atteindre les plus hauts degrés de la science et de la sagesse. Pour ma part, la peinture a libéré mon regard en m’offrant une multitude de façons d’observer la réalité. La réalité est une et j’en conviens, c’est notre regard qui fait que la réalité engendre de nombreuses réalités… C’est comme un acte de fécondation… La peinture enrichit le regard. Qu’est-ce que je peux prendre de la réalité pour réaliser mon œuvre d’art ? La peinture m’a donné la capacité de me concentrer et de m’élever vers les idéaux les plus nobles et les plus sublimes. La peinture m’a donné la force, l’équilibre, le bonheur, la lumière et la joie. J’ai donné à la peinture toute ma vérité, mon émotion, ma force de travail, ma faim de beauté et mon désir d’amour. Evidemment, la peinture entre en chaque être humain par le canal de l’œil, mais cette liaison visuelle déclenche un mouvement d’âme qui peut soulever des montagnes ».
Au-delà du plaisir matériel procuré par les diverses techniques, je pense que Thonhauser-Merk est à la recherche du plaisir immatériel, de ce je-ne-sais-quoi qui nous déporte au-delà de nous-mêmes pour nous transporter au cœur le plus profond de notre moi : « Lorsque je me mets à peindre je suis tellement heureuse que je peux me mettre à crier, à sauter, à danser et à chanter devant la toile. Que c’est beau que ce pouvoir donné : avoir la possibilité de jouer avec les lignes, les formes et les couleurs à notre guise sans que personne puisse s’interposer entre nous et la toile. Comme en amour. C’est cela qui me donne la force de continuer. Oui, comme tout être humain je ne suis pas à l’abri du doute, mais pour celui qui sait peindre, le tableau est vraiment un miroir qui renvoie notre image. Il n’y a pas de place pour le mensonge en peinture. J’imagine la joie de Dieu lorsqu’il a créé l’univers dans la diversité de ses formes et de ses couleurs. Permettez-moi de vous dire que l’artiste plasticien est le plus bel héritier de Dieu sur terre. Dieu a créé le monde avec émotion. Le peintre crée sa toile avec émotion. Je construis mon éden sur la toile en étant convaincu que ce paradis visuel est aussi votre éden. Cet univers je ne l’ai pas fait uniquement pour moi, je l’ai fait aussi pour vous. Recevez-le comme il m’a éé donné : avec amour ».
La délicatesse de Boudin, l’insolence de Vlaminck, la régularité de Vasarely, le délire de Dali, le mystère de Jérôme Bosh, la piété de Giotto, la puissance de Léonard de Vinci, la ferveur de Michel-Ange, la délicatesse de Hockney, la brutalité des Cobra et la plénitude voluptueuse de Chagall se retrouvent dans l’atmosphère presque pieuse de Thonhauser-Merk. Dans son esthétique, portée à un haut degré de perfection, elle ose se mesurer non pas aux maîtres de la peinture, mais au mystère de la peinture. Je veux dire par là que tout le génie de Thonhauser-Merk consiste à transmettre un contenu qui refuse de s’aliéner à un contenant. C’est là qu’est son génie. Elle sait que la peinture, au-delà de la jouissance matérielle qu’elle procure, est par définition un plaisir d’amour immatériel qui s’accentue au fur et à mesure que s’accélèrent, en dialectique tragique, le processus d’union et de séparation.
